Maghreb : le Maroc

Maroc, du 5 janvier au 25 février 1974

Après quarante ans, je n’ai jamais oublié l’impression de dépaysement qui nous a envahi lors de notre arrivée au Maroc. Je ne parle pas du passage aux douanes, un peu plus pénible que les précédents, mais des heures et des jours qui ont suivi. Après seulement quelques mètres en terre marocaine, on se faisait offrir du haschisch par des gens qui nous ont arrêté sur la route. Ensuite, en arrivant à Tanger, de Ceuta, on a été harcelé pour des jeunes désirant nous offrir « leur » hôtel. Mais le Maroc ce fut d’abord la découverte d’une culture différente de ce qu’on connaissait. Le chant des muezzins 5 fois par jour du haut des minarets, les femmes voilées, des militaires un peu partout dans les villes, de nouvelles odeurs fort agréables, une musique envoûtante. Appuyez sur le bouton Play du lecteur ci-après pour démarrer la piste audio.


Cliquez sur une image ci-contre pour afficher les photos en mode diaporama plein écran. Naviguez ensuite avec les flèches gauche et droite du clavier ou en cliquant sur les symboles > et <


Apprivoisement donc de toutes ces nouveautés et découvertes d’un peuple qu’au fil des jours, nous avons trouvé de plus en plus attachant. Pour ma part, ce fut mon coup de cœur du voyage. Si j’avais à retourner seulement dans un seul des pays visités, le Maroc figurerait en tête de liste. Nous y avons passé près de deux mois parmi les plus agréables de notre séjour outre-Atlantique.

Le chemin parcouru au Maroc - Cliquez pour agrandir dans un nouvel onglet

Le chemin parcouru au Maroc – Cliquez pour agrandir dans un nouvel onglet

Pour ce compte-rendu, je ne ferai pas de relation au jour le jour de nos activités. Mon journal a été endommagé par un animal quelconque (chien, chat, souris? … tout est possible) au cours des 40 années de quasi oubli dans lequel il a été plongé. J’ai donc reconstitué les faits et dates du mieux que j’ai pu avec ce qui m’en reste. Mais commençons par un bref rappel du contexte socio-politique de l’époque.

Pour écouter de la musique arabe (oud) pendant la lecture de cet article, cliquez sur le bouton Play  ci-dessous. Artistes : Al-Safi, Fakhri et Shaheen

source : YouTube

Contexte

Le Maroc, après les dominations de Carthage et de Rome, a été islamisé à partir du huitième siècle. L’ouverture aux Européens s’étant intensifiée sous le règne des Alawites, la colonisation a conduit le pays au protectorat français en 1912. Le sultan Mohammed V obtient l’indépendance en 1956. Son fils, Hassan II (1961-1999), préside à la modernisation du pays en maintenant d’étroites relations avec la France et l’Union européenne, tout en préservant le caractère absolu de la monarchie.

Le contrôle étroit des partis politiques donne lieu à plusieurs manifestations d’oppositions dont « deux coups d’État militaires, le 10 juillet 1971 (cadets de l’École militaire au palais de Skirat) et le 16 août 1972 (attaque du Boeing royal par l’armée de l’air), mort du ministre de l’Intérieur, le général Oufkir, compromis dans l’attentat contre le roi. La relative ouverture politique offerte par le roi en 1971 (deuxième Constitution) et en 1972 (troisième Constitution) se referme dans une atmosphère de complots (1973) et de nouveaux procès politiques. » (Larousse en ligne )

Pour ajouter à ce climat de tension intérieure, le Maroc a un litige sérieux avec l’Espagne concernant le Sahara occidental. Celui-ci conduira à une marche vers ce territoire en 1975 (la marche verte) où 350 000 marocains pénétreront sur le territoire sahraoui avant de rebrousser chemin. L’Espagne abandonne alors le territoire pour en confier l’administration au Maroc et à la Mauritanie. Le front Polisario (de libération du peuple sahraoui) est créé et revendique l’autonomie, appuyé par l’Algérie et la Libye. La Mauritanie cédera ses droits en 1979, après que l’ONU eut reconnue le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui. Le Maroc entre en guerre avec les troupes du front Polisario et à ce jour le conflit, bien qu’un cessez-le-feu soit en vigueur depuis 1991, persiste toujours et fait l’objet de discussions tendues entre le Maroc et la communauté internationale. (sources : Larousse en ligne et Wikipedia)

Nous avons senti le climat de répression et de tension sociale qui régnait au Maroc à cette époque lorsque nous avons tenté d’engager la conversation au sujet du pouvoir du roi avec un jeune employé d’hôtel et que celui-ci nous a rapidement fait comprendre que ce n’était pas approprié de discuter ouvertement du gouvernement et que ce pouvait même être dangereux pour lui. Nous n’avons pas insisté.

Le kif

Bien que nous savions qu’au Maroc le haschich (résine de cannabis) était répandu nous ne savions pas à quel point et ne connaissions pas l’ampleur du phénomène hippie qui y était rattaché. Le kif est un mélange de tabac et de cannabis fumé librement par les Marocains (du moins il y a quarante ans) dans de petites pipes en terre cuite à long tuyau de bois. Je conserve toujours la mienne en guise de souvenir. Voici ce que dit Wikipedia à propos du haschich de cette époque au Maroc :
« Au Maroc, on utilise des presses hydrauliques, ce qui donne les fameuses plaquettes dures, de couleur jaunâtre/verte/marron (pour l’exportation uniquement). Pour la petite histoire, c’est pour boycotter les cigarettes françaises (en vente au Maroc pendant la période du Protectorat français du Maroc) que le roi Mohammed V donna par décret royal, le droit de planter du kif aux cultivateurs dans la région de Ketama (par ailleurs cultivé depuis plus de 500 ans dans la région). Il faudra attendre le début des années 1970 pour voir arriver dans cette région des mouvements hippies, venus fumer le kif marocain. Ils montrèrent aux cultivateurs ketamis les techniques apprises en Afghanistan et au Liban pour faire sécher les plantes, séparer et compresser la résine. »

Ce ne fut pas très longtemps après notre arrivée au pays qu’on nous a offert du kif. Jamais nous n’en avons acheté des Marocains; ce qui ne signifie pas qu’on n’y a pas eu accès. Ses effets, assez doux, étaient beaucoup plus intéressants que ceux du simple tabac 😉

Le Maroc est le plus grand producteur mondial de cannabis. Depuis plus de 1 000 ans, sa culture est concentrée dans la région montagneuse du Rif au nord du pays; 88% de la consommation européenne en tire sa source.

Les rencontres

Le surlendemain de notre arrivée nous avons fait la connaissance de coopérants québécois (ACDI) travaillant comme enseignants : les Brunelle et les Allali (ceux-ci d’origine maghrébine). Ils nous ont donné de précieux conseils, nous ont invité chez eux et ont grandement contribué à notre apprentissage rapide des us et coutumes du pays. Merci à ces gens généreux de nous avoir ouvert les portes d’un monde nouveau et absolument fascinant. Ils habitaient Kénitra au nord de Rabat.

Au cours des 52 jours passés au Maroc, nous avons connu des dizaines de Marocains, certains d’assez près. Toujours nous avons été charmés et surpris par leur grande simplicité et leur culture. Citons Salh, rencontré à Marrakech qui nous a guidé en calèche, à ses frais, à travers la ville pour nous en faire connaître les trésors cachés, et Mohammed, un préposé du camping de Marrakech avec qui nous échangions des informations et des livres. Plusieurs Québécois, surtout à Agadir, avec qui nous avons passé deux semaines un peu beaucoup « sur le party ». Des gens en théâtre à Sainte-Thérèse et Guy Thauvette, comédien que nous avions vu quelques mois avant notre départ dans un spectacle du Grand cirque ordinaire :  « L’opéra des pauvres » à la salle « Le patriote » de Montréal. Nous avons rencontré Guy une première fois à Marrakech et une deuxième fois au camping d’Agadir où nous avons fraternisé avec le groupe de Québécois. Le hasard a fait que nous avons été voisins deux ans plus tard, alors que j’élevais des poules à la campagne et que lui élevait un cochon et quelques animaux avec sa petite famille à St-Bernard-de-Michaudville près du Richelieu au Québec. Nous avons passé de très bons moments ensemble à cette époque.

Ceuta-Tanger

Nous sommes arrivés au Maroc le 4 janvier par traversier d’Algeciras à Ceuta.

Nord du Maroc

Nord du Maroc

Cette dernière ville est en fait en territoire espagnol au Maghreb. L’Espagne a en effet conservé cette partie de territoire qui est revendiqué par le royaume du Maroc depuis son indépendance en 1956. Le traversier vers Ceuta était moins dispendieux que vers Tanger, c’est pourquoi nous avons opté pour cette destination. Elle est située à environ 70 km au nord-est de Tanger. La route côtière qui y mène a été très agréable à parcourir. Un collègue Marocain originaire de cette région m’a récemment informé qu’elle a bien changé depuis le temps : construction de condos et d’autoroutes, entre autres.

Rabat – Kénitra

C’est la capitale et le centre administratif du pays.

Scène de rue à Rabat

Scène de rue à Rabat

C’est là que nous avons demandé nos visas pour l’Algérie. Nous y avons également rencontré nos amis coopérants québécois dont j’ai parlé plus haut. Belles villes où nous avons senti pour la première fois ce qu’était vraiment la culture marocaine, à cheval entre tradition et modernité, entre culture arabe et culture européenne.

Marrakech

La ville touristique du pays. Attirante par son histoire, sa médina et la place Jemaa el fna en plein centre de la ville.

La place Jemaa el fna de Marrakech

La place Jemaa el fna de Marrakech

J’y ai vu parmi les plus beaux couchers de soleil au Maroc. Le voyage pour y accéder a également été digne de mention. La traversée du Haut-Atlas avec ses pics enneigés à plus de 3 000 mètres est spectaculaire; à quelques heures de route d’une plage où on peut se baigner et faire du surf (Taghazout). Nous y avons fait des rencontres mémorables avec des Marocains fort sympathiques. La place Jemaa el fna, bien que folklorique, ne manque pas d’attraits. Les souks, les charmeurs de serpent, les porteurs d’eau, la musique omniprésente, les odeurs attirantes, incitent à y flâner en observant cette faune humaine qui s’y active. Nous y avons pris plusieurs de nos repas du soir dans une atmosphère conviviale et très animée. Le camping, pas trop loin du centre, nous a donné l’occasion de rencontrer des voyageurs allemands venant de traverser le désert du Sahara en Land Rover avec leur famille (voir la photo dans la galerie plus bas).

Agadir

Cette ville n’a rien à voir aujourd’hui avec ce qu’elle était il y a quarante ans je crois. C’est devenu une grande destination touristique pour les européens qui fuient l’hiver. À l’image de la Floride pour les Québécois. Faut dire que ce l’était un peu déjà quand nous y sommes allés. Le camping était peuplé de jeunes québécois comme nous, mais aussi d’Allemands, de Belges et de Français. Je me souviens du port où nous donnait des sardines à la chaudière au moment du déchargement des prises du jour. Agadir est le plus grand port de sardines au monde. Ce poisson, grillé frais sur barbecue est absolument délicieux. Les Portugais le savent depuis longtemps. Nous avons aussi passé d’agréables moments sur la plage où nous nous sommes baignés en janvier; les Marocains qui s’y promenaient vêtus de leur djellaba d’hiver et de leur tuque avaient l’air de nous trouver un peu fou.

Goulimine (ou Guelmim)

Nous y avons passé deux jours. Ville aux portes du désert, elle se distinguait par le marché de chameaux qui s’y tenait tous les samedis. On raconte qu’on pouvait jadis y échanger une femme contre un chameau. Autres temps, autres moeurs. Nous y sommes passés un samedi, mais je n’y ai pas trouvé le chameau de mes rêves 😉

Dromadaires à Goulimine

Dromadaires à Goulimine

Nous y avons fait une autre rencontre mémorable d’un marocain, Mohammed Omary, artiste peintre d’une soixantaine d’années qui nous a invité à souper chez lui. On a fumé son kif, bu son thé à la menthe et mangé son délicieux plat tajine. On l’a surtout écouté raconter son histoire incroyable selon laquelle il aurait passé quelques décennies dans le coma avant de se réveiller à une autre époque de sa vie. Vrai ou pas, c’était un formidable conteur qui nous a tenu éveillé toute la soirée.

Essaouira

Jolie petite ville sur l’Atlantique entourée de remparts érigés par les portugais au XVIe siècle. Orson Welles y a tourné des scènes de son film Othello. Elle se distingue par son artisanat caractérisée par le travail du bois (marquetterie) et du cuivre. On y a passé quatre jours très agréables. Encore de belles rencontres dont plusieurs Québécois, parmi lesquels un ami de mon cousin Luc, Yves Brunelle (quel hasard!).

Safi

Important port de mer sur l’Atlantique, Safi est reconnue pour son artisanat de poteries. On y a passé trois jours au cours desquels on a visité la ville, rencontré d’autres coopérants enseignants québécois et vu un film conférence sur l’Italie insolite. Excellente entrée en matière pour notre visite à venir en Sicile. On y apprend l’existence des catacombes de Palerme.

El Jadida

Magnifique ville portuaire d’origine portugaise, elle séduit par ses remparts et la citerne voûtée dans laquelle furent tournées quelques scènes d’Othello d’Orson Welles.
La Citerne portugaise
Nous y avons passé deux jours pendant lesquels on s’est payé une visite guidée des remparts et de la citerne voûtée.

Fès

Après un deuxième long séjour à Rabat pour des raisons administratives (visas algériens), nous partons le 20 février pour Fès. En passant par Meknès, nous arrêtons visiter les écuries royales de Moulay Ismail datant du XVIIe siècle. Nous étions porteurs d’une lettre pour le gardien des écuries que nous avait confié un Marocain rencontré quelques jours auparavant.
Royal stables, Meknes
Fès est la ville sainte du Maroc et ça se sent dès l’arrivée. Une atmosphère un peu plus lourde et plus difficile à cerner que les autres villes visitées jusqu’à maintenant.

 Oujda

Dernière étape de ce séjour magique au Maroc avant l’entrée en Algérie. Kassem, guide touristique habite le même hôtel que nous et nous invite souvent dans sa chambre avec quelques autres Québécois. Sa chambre a un foyer qui est bienvenue car il fait assez froid. Comme nous nous étions fait voler notre tente lors de notre dernier passage à Kénitra chez les Allali, nous en achetons une autre de Kassim qui nous en propose une à prix raisonnable. Celle-ci nous abritera jusqu’au terme du voyage en Bretagne.

Carnet du dernier jour à Oujda et au Maroc

Carnet du dernier jour à Oujda et au Maroc


Portrait René Lortie

Photo réalisée par un photographe marocain en vue de l’obtention du visa algérien.

Le rendez-vous manqué

Tout au long de ce séjour au Maroc, nous avons cherché nos amis Louise et Richard (frère de Claire). Nous savions par les correspondances qu’on recevait de la famille qu’ils s’y trouvaient à peu près en même temps que nous. À Agadir, après avoir consulté le registre du camping, nous avions vu le nom de Louise du 21 au 24 décembre. Mais ils étaient partis une quinzaine de jours avant notre arrivée. Dommage, on ne se sera rencontré qu’une seule nuit à Milan.

Le Maroc aujourd’hui – les conséquences du printemps arabe

Le roi Mohammed VI, fils d’Hassan II, règne sur le Maroc depuis 1999. Son pouvoir de gouvernance a été cependant réduit suite aux revendications du « mouvement du 20 février » en 2011. On peut cependant croire que la réduction de son pouvoir n’est qu’apparente puisque suite au renouveau constitutionnel, il conserve la nomination du premier ministre et qu’il peut le limoger quand bon lui semble. La grande différence d’avec le passé c’est que tous les partis sont représentés aux élections et que le premier ministre doit être choisi parmi celui qui a obtenu la majorité. Suite à cette réforme, le Maroc est maintenant gouverné par un parti islamiste : Parti de la Justice et du Développement (PJD), élu en novembre 2011. Les grands gagnants du printemps arabe au Maroc sont donc le roi qui a su conserver ses pouvoirs, tout en gardant le contrôle des islamistes, et le PJD qui a su profiter du mouvement protestataire pour se placer en position de force au gouvernement. Les gauchistes radicaux sont toujours écartés et fortement réprimés.
Sources : lemonde.fr, lesclesdumoyenorient.com et Wikipedia

Quelques statistiques sur la démographie du Maroc :

  • population : 32,3 millions (juillet 2013 selon le CIA World Factbook)
  • population citadine : 19,5 millions, soit 55% de la population totale,
  • population rurale : 15,4 millions;
  • densité : 47,51 hab./km² ;
  • espérance de vie moyenne : 71,22 ans (en 2007)
  • espérance de vie des hommes : 70,88 ans (en 2007) ;
  • espérance de vie des femmes : 74,67 ans (en 2007) ;

Prochain article : Maghreb – Algérie et Tunisie

Commentaires 1

  1. Oui, quel dépaysement cette nouvelle étape. Beau travail de recherche René. Très bon blogue bien documenté. Un beau montage agrémenté de musique, de photos, un aperçu des villes, la carte, tes notes personnelles.. Je trouve aussi que vous avez fait un beau parcours. De la mer (oui El Jadida la toute blanche près de l’Atlantique) jusqu’aux Atlas (autre blancheur, la neige). J’aime beaucoup tes images aussi. Toujours les couettes de Claire, la mini Fiat, la mini tente, le mini drapeau à ses côtés. Les artisans du pays, les dromadaires, le climat plus aride…. Les pantalons patte d’éléphant et les djellabas. Hâte de vous suivre en Algérie. Merci René!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *