La Bretagne, fin d'un long et beau périple

Normandie, Bretagne et Paris – du vendredi 17 mai au lundi 22 juillet 1974

La Normandie et la Bretagne (avec la Poitou-Charentes et l’Île-de-France) représentent, pour les Québécois francophones et tous les Canadiens-français, les régions de France d’où sont issues une majorité de leurs patronymes. Ce doit être la raison pour laquelle on nous a souvent traités de « cousins » en Bretagne. Ainsi lorsque nous avons demandé l’autorisation de travailler aux autorités de Cancale (police ou préfecture, je ne sais plus), on nous a répondu, sourire en coin : « pas de problème, vous êtes cousins après tout ». Ce fut en effet beaucoup plus simple qu’en Alsace.

La Normandie

Photo Jakob Voss sur Wikipedia

Photo Jakob Voss sur Wikipedia

Après notre départ de Paris, nous filons vers le Mont-Saint-Michel en Normandie que nous avons visité le samedi 18 mai sous un soleil de plomb. Ce sanctuaire en l’honneur de l’archange saint Michel a été construit à partir du 8e siècle. Le sanctuaire et la baie de sable l’entourant font partie du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Les marées de la baie de Saint-Michel sont les plus impressionnantes d’Europe :  jusqu’à 15 mètres de marnage (différence entre la basse et la haute mer).  La marée montante se fait à la vitesse d’un cheval au galop. Vaut mieux ne pas se trouver trop loin dans la baie lorsque ça arrive.

La Bretagne

Drapeau de la Bretagne Gwenn ha du

Drapeau de la Bretagne
Gwenn ha du

Le lendemain, nous partons pour Saint-Malo d’où nous espérons obtenir des renseignements au sujet des possibilités de travail à l’île Jersey. C’était un peu naïf, car cette île est sous dépendance de la couronne britannique; il aurait donc fallu traverser en Angleterre pour ce faire. Nous obtenons cependant du travail dès le lendemain de notre arrivée chez un distributeur de primeurs de Bretagne (saison des patates) de la région. L’emploi doit commencer dans quelques jours ce qui nous laisse du temps pour explorer la ville et la région.

Musique d’ambiance en langue bretonne pour accompagner la lecture, extraite d’un disque d’Alan Stivell, « Chemins de terre », acheté à Saint-Malo en mai 1974 et que j’ai toujours en ma possession :

  • An Dro Nevez (Nouvel An Dro), traditionnel Vannetais
  • Cân Y Melinydd (Chanson du meunier), comptine d’enfants gallois
  • Maro Ma Mestrez (La mort de ma bien-aimée), Traditionnel de la Montagne

Alan Stivell est un artiste-compositeur-interprète qui milite depuis les années 60 pour la reconnaissance culturelle, politique et linguistique de la Bretagne. Chanteur et multi-instrumentiste, il joue de la harpe celtique, de la bombarde, de la cornemuse écossaise et de la flûte irlandaise (tin-whistle). Son style mariant le traditionnel et la musique rock me plaît toujours. Ça me fait penser un peu au groupe allemand Dissidenten qui amalgame les instruments contemporains aux rythmes et styles d’Afrique du Nord.

© Géographie de Bretagne - Tous droits réservés - 2011 Réalisation : Mikael Bodlore-Penlaez - www.geobreizh.com

© Géographie de Bretagne – Tous droits réservés – 2011
Réalisation : Mikael Bodlore-Penlaez – www.geobreizh.com

La Bretagne compte 5 départements. Nous avons visité l’Ille-et-Vilaine qui jouxte la Normandie à l’est et dont le nom évoque les deux cours d’eau qui baignent son territoire, l’Ille et la Villaine. Les autres sont la Loire-Atlantique au sud-est où se trouve la ville de Nantes; le Morbihan au centre avec ses mégalithes à Carnac et la ville médiévale de Vannes; les Côtes-d’Armor au nord, fréquenté pour ses  villes médiévales et le joyau préservé de l’île de Bréhat; enfin, le Finistère au nord est avec Quimper au sud, la plus celtique des villes bretonnes et ses sentiers côtiers au nord dont les paysages se prêtent à de belles excursions.

Cette région à l’histoire mouvementée, aux paysages variés et à l’exceptionnelle richesse culturelle et patrimoniale, a su préserver ses traditions tout en restant ouverte aux développements technologiques. C’est le pays des menhirs et des microprocesseurs.

La langue bretonne

Le breton est une langue indo-européenne parlée depuis plus de 1500 ans. C’est une langue celtique spécifique à la Bretagne dont les premiers écrits remontent au VIIIe siècle. Elle est proche du cornique et du gallois parlés en Grande-Bretagne. Aujourd’hui, environ 200 000 personnes parlent le breton au quotidien.
Son statut
L’absence de statut légal et l’exclusion quasi totale de la langue de la vie publique et de l’école jusqu’à très récemment ont conduit à un arrêt de la transmission familiale du breton à partir des années 50. C’est pourquoi l’UNESCO classe le breton parmi les langues en danger sérieux d’extinction.
Une nouvelle dynamique
Depuis les années 80 pourtant la langue bretonne connait une dynamique nouvelle. Son enseignement se développe fortement grâce à un réseau d’écoles bilingues de plus en plus denses. Le nombre d’adultes qui se réapproprient la langue augmente chaque année et son usage dans la vie publique ne cesse de se développer.
Source : Office Public de la Langue Bretonne (http://www.fr.opab-oplb.org/3-la-langue-bretonne.htm)

Saint-Malo
Terre-Neuve, Anse-aux-Meadows

Viking à l’Anse-aux-Meadows à Terre-Neuve

« À Saint-Malo beau port de mer« … En effet, quelle belle ville portuaire et tellement pleine d’histoire pour nous Québécois et Canadiens. C’est d’ici que les deux navires de Jacques Cartier sont partis en 1534 pour revendiquer les nouvelles terres découvertes en Amérique au nom de François 1er, roi de France. Le 24 juillet, à Gaspé, il plante une croix de 30 pieds pour officialiser la « découverte » du territoire. En fait, celui-ci est occupé depuis longtemps non seulement par les Amérindiens qui y vivent depuis près d’un millénaire, mais aussi par les Basques et par les Portugais qui pêchent sur ses côtes depuis quelques siècles. Les Vikings y avaient des postes de traite et de chasse depuis plusieurs siècles également. J’ai d’ailleurs visité le site de l’Anse-aux-Meadows à Terre-Neuve il y a quelques années. (Accédez à cette galerie en cliquant sur la photo à droite)

Des explorateurs donc à Saint-Malo, mais aussi des corsaires, sorte de « pirates » mandatés par l’État pour piller les navires ennemis. Saint-Malo est prospère et pratique le commerce en empruntant presque toutes les mers du monde.

Voici un épisode de l’émission Thalassa sur Saint-Malo évoquant la vie de ces marins peu communs que sont les explorateurs et les corsaires. 

L’histoire de la commune commence à l’époque gauloise. C’est à la fin du XVIIe siècle que la ville est hérissée de forts pendant la guerre contre l’Angleterre qui l’attaque sans cesse. La ville intra-muros a été détruite à 80% durant les bombardements alliés de 1944. Celle-ci était une pièce majeure du mur atlantique des Allemands. Reconstruite en respectant le style original, elle compte aujourd’hui environ 45 000 habitants.

Saint-Malo vue de la mer. Photo : Trizek sur Wikimedia

Saint-Malo vue de la mer. Photo : Trizek sur Wikimedia

Une belle rencontre inattendue à Saint-Malo : le grand navigateur Éric Tabarly, au port, sur son voilier le Pen Duick. Je ne suis pas certain du nom de cette version, il y en a cinq, mais je crois qu’il s’agit du Pen Duick VI, le dernier de la série, dessiné et construit en 1973. Je me base sur mes photos et sur celles trouvées sur internet datant des années 2000 pour en arriver à cette conclusion. Voir mes photos de Tabarly sur son Pen Duick dans la galerie à la fin de cet article.

C'est à bord de Pen Duick VI, qu'Éric Tabarly a connu sa plus belle victoire lors de la Transat anglaise en solitaire de 1976 (OSTAR), alors que tout le monde le croyait perdu car des problèmes de radio l'ont privé de tout contact avec la terre quelques jours après le depart. Il a devancé Alain Colas, qui faisait cette course sur le Club Méditerranée, bateau de 70 mètres et 4 mâts. Chacun des deux marins avait déjà gagné cette même course : Tabarly en 1964 sur Pen Duick II et Colas en 1972 sur Pen Duick IV (bateau à bord duquel il devait disparaître quelques années plus tard, rebaptisé Manureva). La manœuvre en solitaire de Pen Duick VI nécessite un effort physique considérable (poids des voiles, matériel de l'époque etc.). Il faut quand même souligner que le maniement de ce bateau était prévu pour un équipage de 14 personnes… C'est donc à l'occasion de cette course en solitaire, et pour ce bateau, qu'Éric Tabarly a inventé la « chaussette à spi » maintenant adoptée sur un bon nombre de voiliers, sportifs ou non.
Le bateau navigue toujours et est exploité par un club de croisière qui propose de naviguer sur Pen Duick VI et d'autres bateaux de prestige.
Source : Wikipedia

Lors de notre séjour à Saint-Malo, nous sommes allés faire un tour du côté de Dinard où se trouvait à l’époque la plus grande usine marémotrice du monde; elle a été détrônée récemment par la centrale de Sihwa Lake  en Corée du Sud. Construit à l’estuaire de la Rance, le barrage permet aujourd’hui de produire 4% de la consommation bretonne ce qui représente 45% de sa production totale, la Bretagne étant alimentée à 90% par les régions environnantes, principalement de source nucléaire.

Cancale et la famille Rouault

Nous avons commencé à travailler chez Gérard Rouault au Val-ès-Cerf le jeudi 30 mai. Celui-ci nous a acceptés rapidement et presque sans formalité, sauf pour une brève visite à la préfecture de police pour leur signaler que des travailleurs « canadiens » seraient chez eux pour la saison des pommes de terre en juin. Le contremaître se nomme Jean-Claude, un homme très sympathique et tolérant. Nous campions sur le terrain du maire de la place, juste en face de la maison des Rouault. Nous avons dégusté nos premiers « grelots » bretons (petites patates) le lendemain de notre arrivée. Les meilleurs que nous avons mangés de notre vie. Un boucher venait nous livrer de la viande sur demande directement à notre emplacement quelques fois par semaine. Nous étions souvent invités par la famille pour le dîner. Madame Rouault nous a fait goûter à ses crêpes bretonnes à la saucisse et au babeurre : un délice.

Claire était affectée au triage lorsque les patates arrivaient sur le convoyeur après avoir été lavées, elle devait enlever les vertes et les « poquées ». Je travaillais pour ma part au bout de la chaîne où les pommes de terre étaient pesées et emballées dans des sacs de 50 kilos. Une balance refermait automatiquement l’arrivée et je devais sceller et transporter le sac, sur mon dos, dans un camion de livraison. Le produit était livré sur le marché de Paris le même jour. Les primeurs doivent être vendues dans les 3 jours de leur récolte. Un produit haut de gamme qui valait son pesant de bonne bouffe et qui nous faisait dormir du sommeil du juste tellement le travail était éreintant. Mais la bonhomie avec laquelle l’équipe travaillait compensait largement la fatigue ressentie.

Nous avons travaillé cinq semaines chez les Rouault qui nous ont en quelque sorte adoptés. Pour en savoir plus sur cette période et les gens avec qui nous travaillions, je vous offre les dernières pages intégrales manuscrites de mon journal. Cliquez sur l’image ci-dessous pour ouvrir le fichier pdf dans un nouvel onglet.

Les pages du carnet des 5 semaines à Cancale

Cancale est une commune comptant environ cinq mille habitants du département d’Ille-et-Vilaine en Bretagne. La ville est réputée pour ses huîtres, dont une variété est appelée « pied de cheval » tellement elle est grosse, celles-ci sont cultivées dans d’immenses parcs marins d’où on pouvait les déguster « in situ » à marée basse; une expérience unique. Si la plupart des huîtres sont aujourd’hui cultivées, il n’en a pas toujours été ainsi. Plus de cent millions d’huîtres étaient extraites de la baie chaque année avant le règne de Louis XVI. Celui-ci a décrété des quotas en 1787 afin de protéger la ressource de l’épuisement par dragage.

Entre Saint-Malo et Cancale, il y a Saint-Coulomb, petite commune où se trouve le Fort du Guesclin. Nous avons visité le site le 23 juin en compagnie de Nelly Lenoir et d’Yvonne Ollivier, compagnes de travail qui nous avaient invités chez elles pour un souper mémorable (voir le carnet). Ce site est particulier parce qu’au moment de notre visite il appartenait à Léo Ferré. Celui-ci l’avait acheté en 1959 et y a résidé jusqu’en 1968. Lors de notre passage, sa femme y habitait toujours et ses petits singes nous ont attaqués en nous mordillant les chevilles.  Nelly a dû demander à Madeleine de rappeler ses singes plutôt antipathiques. Le fort a été vendu en 1996 par les héritiers de Ferré.

Combourg

Après nos cinq semaines de travail intensif à Cancale, nous avons décidés de mettre fin à notre voyage. Le mal du pays et le besoin de retrouver nos amis et familles respectives nous ont décidé à ne pas poursuivre notre périple par ailleurs fort agréable et bien rempli. Nous devions cependant vendre la voiture avant de faire nos réservations pour le vol de départ. Nous avons mis une petite annonce dans un journal régional et quelques jours plus tard nous avions deux acheteuses fort heureuses et deux vendeurs qui l’étaient tout autant. C’était deux jeunes filles, des soeurs, de la ville de Combourg.

Le château. Photo : Targut, Wikipedia

Le château. Photo : Targut, Wikipedia

Nous sommes donc partis pour cette ville que nous avons visitée en leur compagnie. Celles-ci étaient à peu près de notre âge; j’en garde un bon souvenir, mais ne me rappelle pas leur nom malheureusement. Nous avons visité le domaine du château de Combourg qui a appartenu à la famille de François-René de Chateaubriand, célèbre écrivain du 18e siècle (Mémoires d’outre-tombe).

C’était à la mi-juillet. Pas de date précise parce que mon journal s’arrête au moment où nous plaçons l’annonce. Je me rappelle cependant que nous l’avons vendue sensiblement le même prix que nous l’avions payée. Ce qui fait que notre voyage ne nous a pas coûté grand-chose. De plus, nous revenions avec le fruit de notre travail puisque nous n’avons pas eu le temps de le dépenser. Rétrospectivement, je regrette un peu de ne pas avoir visité le reste  de la Bretagne et la Grande-Bretagne, mais quand le mal du pays vous prend, c’est plus fort que tout. Ce sera peut-être pour une autre fois, quand je serai grand… et vieux.

Le retour s’est fait en train vers Paris où nous sommes restés une seule nuit dans un petit hôtel.  Le lendemain 22 juillet 1974, c’était le dernier jour d’un merveilleux, long et inoubliable périple.

Nous avons profité pleinement de chaque instant de ces neuf mois de voyage en duo. Ça s’est fait dans l’harmonie et la simplicité, à l’image du couple que nous formions. De retour au Québec, nos vies ont pris tranquillement chacun leur chemin, nous étions jeunes et avions beaucoup de choses à apprendre et à vivre chacun de notre côté… tout en restant de bons amis.

Carte du département d'Ille-et-Vilaine et des endroits que nous avons visités (en rouge)

Carte du département d’Ille-et-Vilaine et des endroits que nous avons visités (en rouge)

Cet article met fin à la série sur ce voyage d’il y a quarante ans. Je vous rappelle que les commentaires sont toujours appréciés. Merci à vous toutes et tous. J’espère que vous avez eu autant de plaisir à les découvrir que j’en ai eu à les préparer. Car comme pour les voyages, la préparation et la recherche sont pour moi une source de plaisir quasi aussi grand que leur concrétisation.

Ce blogue continuera à vivre, dans la vie actuelle 😉

Bibliographie et sources
  • Bretagne, Guides Voir, Éditions Libre Expression, 2011
  • Bretagne, Encyclopédies du Voyage, Gallimard, 2012
  • Wikipedia (Tabarly, Bretagne, Pen Duick)
  • www.asso-eric-tabarly.org/
  • Carte des départements : www.geobreizh.com/
  • Langue bretonne : www.fr.opab-oplb.org/3-la-languebretonne.htm
  • TV5 – émission Thalassa sur Saint-Malo

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Commentaires 2

  1. Ce voyage est terminé. J’en reste bouche-bée. Merci René ce fut fort plaisant. Et pour ce dernier segment, encore une fois très belle recherche. Belle écriture. Musique. Photos. Un régal. BRAVO!

  2. Merci René. Très intéressant. Je te souhaite d’aller visiter le reste de la Bretagne et la Grande-Bretagne quand tu seras vieux…

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